Ecrit par Martine Rioux pour l'Ecole branchée
Le principal signal d’alarme est venu de la part des représentants du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM) qui ont livré un message troublant lors de leur intervention. « En 2019, notre travail consistait à traquer des prédateurs sexuels. Aujourd’hui, nous passons notre temps à gérer des cas de distribution non consensuelle d’images. » Bref, les cas de sextage sont en hausse chaque année, avec des victimes de plus en plus jeunes.
Pour Maya Alieeh, du Module Cyber enquête du SPVM, il est clair que l’omniprésence du numérique dans la vie des jeunes, dès l’âge de 2 ans, augmente les risques d’exploitation et d’exposition à des contenus inappropriés. Son unité a traité plus de 2 000 dossiers en 2024. L’un des principaux enjeux, selon elle, est la méconnaissance des parents quant aux usages réels de leurs enfants en ligne. Un cas récent illustre bien la problématique : un adolescent ayant affirmé à ses parents ne pas être présent sur les réseaux sociaux possédait en réalité 24 comptes différents. Elle observe aussi une baisse de l’âge des victimes, certaines ayant à peine 6 ans, et des conséquences parfois tragiques, allant jusqu’à des tentatives de suicide.
Selon les policiers, c’est souvent pendant les heures de classe que commencent les situations de violence et d’intimidation; elles se poursuivent ensuite sur les réseaux sociaux. « Les jeunes ont encore le sentiment d’anonymat et d’impunité parce qu’ils se cachent derrière des écrans. » Les policiers déplorent aussi le fait que les jeunes ne sont pas conscients que les informations qu’ils partagent sur le Web vont y demeurer. « On met beaucoup d’information accessible à tous sans réfléchir. Toutes les photos que l’on partage peuvent être transformées. »
Dans ce contexte, il devient donc urgent, selon eux, de réévaluer l’usage de la technologie en classe et d’intensifier la sensibilisation dans les écoles. D’ailleurs, les représentants du SPVM ont dit souhaiter une meilleure collaboration entre les divers organismes qui offrent des ateliers de sensibilisation afin de coordonner les actions et éviter le dédoublement des initiatives. « On pourrait arrimer les programmes pour qu’ils soient plus complets, plus stratégiques, s’arrimer sur un message commun pour favoriser l’assimilation des informations par les jeunes. De même, les formations doivent être données aux élèves les plus jeunes dans les écoles », a soutenu Maya Alieeh.
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L’Association des comités de parents anglophones du Québec a, quant à elle, pris la parole devant la Commission pour plaider en faveur d’une approche équilibrée et éducative quant à l’utilisation des technologies chez les jeunes. « La technologie est un outil puissant, mais elle doit être bien encadrée », ont affirmé les représentants de l’organisation, insistant sur la nécessité d’impliquer activement les parents dans cette réflexion.
La présidente Katherine Korakakis a d’ailleurs reconnu qu’en ce moment, trop de parents manquent de connaissances pour bien accompagner leurs enfants dans leurs usages des technologies. « Il y a des meilleures pratiques à établir et à diffuser. Il faut trouver l’équilibre entre le temps d’écran et le bien-être physique. La clé sera d’éduquer les parents. » Des trousses éducatives devraient leur être offertes pour mieux les outiller, a-t-elle indiqué.
L’Association a mis en garde les membres de la Commission contre une interdiction totale des écrans à l’école, jugeant cette mesure inefficace. « On peut limiter le temps d’écran à l’école, mais à la maison, on perd tout contrôle », ont expliqué les représentants, notant que certains jeunes passent leurs soirées sur leurs téléphones pour compenser la restriction en classe.
D’ailleurs, pour l’Association, l’école a définitivement un rôle à jouer dans le développement de saines habitudes numériques chez les jeunes. Mme Korakakis recommande ainsi d’améliorer la littératie numérique en intégrant au cursus des ateliers adaptés à chaque âge, à l’image des cours d’éducation à la sexualité. « Présentement, nous pouvons témoigner de l’impact de ne pas avoir ce type d’ateliers dans les écoles. »
En parallèle, l’Association a souligné l’urgence d’augmenter l’accès aux services de santé mentale pour soutenir les jeunes aux prises avec une utilisation problématique des écrans.
L’Association québécoise des neuropsychologues a livré un message nuancé devant la Commission. Puisque l’environnement dans lequel évolue un enfant a le potentiel de transformer son cerveau (et ce de façon irréversible), il est essentiel de bien encadrer l’utilisation des écrans, surtout chez les plus jeunes. Les experts ont recommandé de limiter au maximum le temps d’écran au préscolaire. Néanmoins, ils ont indiqué qu’au primaire et au secondaire, un usage modéré – entre une et deux heures par jour – peut avoir des bienfaits. Cependant, au-delà de trois heures, les effets négatifs prendraient le dessus. « Le cerveau a besoin de diversité pour se développer et le défi consiste à offrir aux jeunes des activités stimulantes qui leur permettent de délaisser naturellement leurs écrans », a fait valoir la neuropsychologue Catherine Saint-Pierre.
Par contre, l’Association met en garde les membres de la Commission contre une approche simpliste qui se limiterait à restreindre le temps d’écran sans prendre en compte la nature des contenus consommés et les besoins des jeunes. « Au-delà du temps, il faut prendre en compte les fonctions et les émotions qu’on en retire après l’usage. Le médium de l’écran n’est pas nuisible sur le point de vue cognitif en lui-même. » Les plateformes de socialisation, par exemple, comportent des risques, mais peuvent aussi favoriser une bonne santé cognitive lorsqu’elles sont utilisées de manière positive. De même, l’utilisation des outils numériques en apprentissage peut être bénéfique si elle repose sur un objectif pédagogique précis.
En ce qui concerne les élèves bénéficiant d’outils d’aide technologiques à l’école, les spécialistes ont noté que l’usage de ceux-ci ne sont pas toujours bien encadrés et qu’un usage inadapté peut entraîner une surcharge cognitive chez les enfants. Un accompagnement soutenu et une formation adéquate à l’utilisation de ces technologies sont nécessaires pour que les élèves puissent en tirer des apprentissages significatifs, a soutenu Mme Saint-Pierre. De même, les élèves doivent mettre en place d’autres stratégies d’apprentissage (ex. organisation et planification du travail) pour maximiser les effets bénéfiques.
Enfin, les neuropsychologues ont insisté sur l’importance d’apprendre aux jeunes à s’autoréguler dès l’école primaire. Le changement des habitudes numériques ne passe pas par la diabolisation des écrans, mais par une compréhension des besoins qu’ils comblent (socialisation, stimulation, divertissement) et la mise en place d’alternatives, ont-ils dit. Ils préconisent un réaménagement de l’environnement pour inciter les jeunes à faire des choix différents et valorisent l’apprentissage par les pairs, une approche qui s’est révélée particulièrement efficace.
« Ce n’est pas rendu aux études postsecondaires qu’on va apprendre à gérer notre consommation des écrans », ont-ils souligné, insistant sur l’importance de sensibiliser dès le plus jeune âge.